Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas, est-ce que tu peux te présenter ?

 

Je suis Christophe Arleston, scénariste, de Lanfeust, entre autres. Je suis arrivé à la bande dessinée parce que c'est une passion depuis l'enfance. Comme beaucoup, je voulais être dessinateur. À 18 ans, je me suis aperçu que je dessinais beaucoup de pages, mais que je n’allais pas être un grand dessinateur. Le rythme du dessin était trop frustrant. J'avais plein d'histoires à raconter. J'allais trop vite. Je baclais parce que je voulais toujours raconter la page d'après... Et à ce moment-là j'ai rencontré des gens qui dessinaient beaucoup mieux que moi. Donc les pièces du puzzle se sont rapidement mises en place et je me suis dit que j'allais faire du scénario de bande dessinée. Mais ce qu'il y a de marrant, c'est que mes premiers boulots d'auteur, c'était des dramatiques radio pour France Inter. On rejoint donc le son, parce que ma deuxième passion était la radio. J'ai travaillé longtemps à France Inter en tant que journaliste et à la production. La mise en image sonore, c'est quelque chose qui m'a parlé tout de suite.

«Il suffit de fermer les yeux et on voit tout»

 

 

Qu’est-ce que tu penses de la BD Audio ?

 

J'aime beaucoup le concept de la B.D. Audio. Ça réunit mes deux passions et je crois qu'on peut tout à fait générer des images par le son. Il suffit de fermer les yeux et on voit tout. Les narrations de Gérard Darmon auxquelles j'ai assisté, les voix de comédiens que j'ai entendu... je retrouve vraiment mon univers, je retrouve vraiment mes personnages. Une fois que ça sera habillé avec les musiques, les effets sonores...

 

Le concept de l'adaptation de bande dessinée en son, peut sembler contre nature au départ, puisque finalement, la B.D. c'est de l'image. Et cette image, tous les romanciers le savent, on génère des images en écrivant un roman. Là, on génère les mêmes images par la voix, par la musique, par les sons. Je pense que ça peut être extrêmement immersif.

Sur quelles bandes dessinées tu as travaillé ?

 

Je peux parler de beaucoup d'albums parce que j'ai quasiment plus de 250 albums de bandes dessinées au compteur, répartis sur une douzaine, une quinzaine de séries. Il y a des séries sur lesquelles je m'amuse particulièrement. Il y a Trolls de Troy, qui est la série parallèle de Lanfeust ou en tout cas qui se passe dans le même univers. Il y a Ekhö, avec Alessandro Barbucci. C’est un décalage de notre monde en version fantasy, où on voit un New York d'heroic fantasy, où les taxis sont des espèces de scarabées géants. Mais on retrouve tout l'imaginaire du New York qu'on connaît. En ce moment il y a une série que j'ai lancé cette année et qui fait un gros carton, j'en suis ravi, qui s'appelle Le Grimoire d'Elfie. Plus de vingt cinq ans après j'ai de nouveau écrit pour les enfants. C'est lisible à tout âge. C’est l'histoire d'une petite fille et de ses deux sœurs dans un bus anglais aménagé en librairie ambulante, qui se balade à travers la France. Elle découvre qu'elle est magicienne, qu'elle a hérité ça de sa maman à travers un grimoire. Elle fait des origamis qui prennent vie. C'est une série très fraîche et sur laquelle je me suis vraiment fait plaisir. C'est peut-être parce que j'ai un gamin de 7 ans, j'ai donc voulu écrire un peu pour lui. J'ai fait quelque chose qui est, s’il faut le décrire, entre du Miyazaki et du Club des Cinq. C'est un esprit assez différent de ce que je fais d'habitude. Je le coécrit avec Audrey Alwett. On préfère toujours son petit dernier donc c'est vraiment la dernière série sur laquelle je m'amuse beaucoup.

« Ce qui marque c'est durant l'enfance »

 

 

Quel est ton « TOP 3 » BD ?

 

Les trois bandes dessinées qui m'ont le plus marqué, on va parler de vieux trucs, parce que ce qui marque c'est durant l'enfance : c'est le moment où on est le plus facilement imprégné. Il y a aussi des bandes dessinées récentes que j'aime beaucoup. Ce n’est pas original du tout parce que c'est un énorme succès mais L'Arabe du futur, c'est une série d'albums que Riad Sattouf a fait que je trouve absolument extraordinaire. Mais les B.D. qui m'ont marqué dans l'enfance, c'est Astérix. Ce n’est pas original non plus, mais c'est un tel chef-d'œuvre absolu : les Astérix de Goscinny, qu'on ne peut pas y échapper. Il y a également Corto Maltese. Astérix m'a happé dès la petite enfance, même si ça se relie à tout âge. Et Corto m'a pris à l'adolescence parce qu'il y a tout cet imaginaire romantique qui est extraordinaire. Hugo Pratt reste un des grands de mon panthéon. Après il y en a plein... C'est difficile de dresser une liste exhaustive et de citer tout le monde.

 

Comment on adapte une BD à l’audio ?

 

Le travail d'adaptation pour l'audio, c'est quelque chose que j'avais complètement sous-estimé au départ. Je n'avais pas imaginé la quantité de travail que ça allait me demander. Finalement, j'ai dû retoucher beaucoup de petites choses, y compris dans l'ordre des séquences. J'ai été obligé de changer des ordres de séquences parce qu'en bande dessinée, on peut se permettre d'avoir des actions en parallèle, comme au cinéma. Avec un plan, une image où on voit un personnage à un endroit, une autre image à côté, où on est avec un autre personnage à un autre endroit, à la troisième image on revient. Dans le son ça aurait été trop compliqué. Il faut quand même laisser à l'auditeur le temps de s'installer dans un décor sonore, dans un endroit.

 

J'ai donc été obligé de regrouper les scènes différemment, de refaire un montage - si on parle en termes de cinéma. D'autre part, il y a tout le texte du narrateur que j'ai dû écrire et détailler. Pourquoi ? Parce que mes narratifs dans Lanfeust —ces petits rectangles qu'on a en début de scène— sont généralement des commentaires, de type documentaire. C'est à dire "Eckmühl est une grande cité qui... ", "les voraces sont des animaux qui...". D’habitude je n'aime pas parler de mes personnages dans le narratif. Dans Lanfeust, il n’y a jamais un narratif disant "Lanfeust pensait que ceci ou cela", c'est quelque chose que je m'interdis. À l’audio, il fallait tout remettre en situation.

 

C'est-à-dire que les narratifs sont construits à deux niveaux. Il y a d'une part ce récitatif qui va nous raconter ce qui se passe à l'image puis qu’on n’a pas l’image. On essaie de faire passer le maximum d'images à travers le dialogue pour alléger le narratif. Et en même temps, dans le narratif, je suis obligé de dire "Lanfeust prend son épée, se retourne...". Toutefois si je fais que du narratif, ça va vite être chiant et plombant. Donc il faut que je ramène l'humour qui est propre à Lanfeust à travers un deuxième niveau de narration. Ce deuxième niveau va être l'ironie, la petite distance, ce qui va faire qu'on va sourire et qu’on ne va pas s'ennuyer pendant le descriptif. Cette partie a été beaucoup de boulot.

Le plus difficile, c'est le dernier tiers de chaque album. Parce que généralement dans le dernier tiers d'album, c'est le moment où on a des grandes scènes d'action. Les grandes scènes d'action sont finalement celles qui sont les plus faciles à écrire quand on écrit un scénario de B.D., les plus faciles à dessiner pour le dessinateur. Le dessinateur aime bien dessiner quand ça bouge. Ils n’aiment pas dessiner les personnages statiques. À l’audio, c'est ce qui demandait le plus de descriptif.

 

Quand j’ai entendu Gérard Darmon était enregistrer la grande scène de l'attaque du château d'Or-Azur et bien on a le siège, les armées, les gens qui courent sur les remparts, les attaquants qui montent, les autres qui se défendent... Et tout ça, il faut le décrire. Ça ne peut pas passer uniquement dans le dialogue parce qu'à ce moment-là, les personnages sont en pleine action donc ils ne vont pas raconter leur vie. Ils sont plus en train de hurler quelques trucs rapidement, de courir, donc ils ne peuvent pas trop parler. Donc le narratif doit être très présent. Donc ces derniers tiers d'albums m’ont demandé beaucoup de narratifs, beaucoup de travail de réécriture.

 

En même temps c'est un boulot que j'ai fait vraiment avec passion, parce que je suis rentré dedans tout de suite. Ça m'a fait redécouvrir mes albums. Je ne lis pas mes bouquins tous les jours et je n'avais pas rouvert les premiers Lanfeust depuis 20 ans à vrai dire. Ce qui fait que pour les prochaines rééditions des Lanfeust, je vais re-wrighter pas mal de dialogues, pas mal de textes. Je me suis aperçu qu'il y avait des choses qui avaient vieilli, des choses que j'écris mieux aujourd'hui. Des choses qui ne passent plus aujourd'hui. Finalement, accepter cette expérience pour BLYND me fait replonger et me fait retravailler les Lanfeust pour les futures rééditions.

 

Pour écouter Lanfeust de Troy, téléchargez l’appli BLYND dispo sur iOS et Android.

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