Bonjour Mathieu, pour celles et ceux qui ne te connaissent pas, est-ce que tu peux te présenter ?

 

Je m'appelle Mathieu Lauffray. Je suis dessinateur de bande dessinée et scénariste. Je raconte des histoires depuis longtemps. Généralement par l'image, depuis un petit peu moins longtemps par la dramaturgie séquentielle, bande dessinée, scénario. Je me pose beaucoup de questions sur le scénario et la dramaturgie depuis des années parce que je participe à des jeux vidéo, à des films, à des illustrations depuis pas mal de temps. Cet exercice très particulier de voir du texte, d'imaginer l'incarnation picturale de ça, c'est quelque chose que je fais depuis longtemps. 

 

Peux-tu nous dire sur quelles bandes dessinées tu as travaillé, que ce soient les grandes licences ou les plus confidentielles ?

 

Mon premier album c'était chez Delcourt dans les années 95, ça s'appelait Le serment de l’ambre. C'était une série d’heroic fantasy. Ensuite, j'ai enchaîné avec Xavier Dorison -qui est aussi le scénariste du troisième Testament- avec une série qui s'appelait Prophet, qui était une série post-apocalyptique. On a fait quatre tomes, assez fou d'ailleurs, complètement baroque et épique. Ensuite, on a fait une série qui a pas mal marché, qui s'appelait donc Long John Silver, qui était notre première incursion dans le monde des pirates. On a raconté la dernière geste pirate de ce fameux aventurier qui rencontrait la route de Lady Hastings. C'était la rencontre de deux personnes exceptionnelles qui allaient vivre dans cette époque crépusculaire : la fin des pirates et la naissance du grand combat féministe à la fin du 18ᵉ.

« Au bout d'un moment, on finit par se connaître et savoir qu'il y a des genres dans lesquels on se sent bien. »

 

 

Parallèlement à ça, je repars sur une autre série qui s'appelle Raven, qui est aussi une série sur les pirates, mais dans laquelle je parle plus spécifiquement de la liberté. Ce n’était pas le thème principal dans Long John Silver. Je travaille aussi beaucoup sur des séries, des films, des jeux vidéo. Ce sont missions de plusieurs mois qui, de temps en temps, me permettent d'aller sur des genres très variés et très diversifiés, comme le fantastique, comme l'horreur, comme la science-fiction.

 

Par exemple, j'ai travaillé sur des films de Roland Emmerich, de Christophe Gans, sur des productions hollywoodiennes. Il y avait un récit de sorcières dans le grand Nord, des récits fantastiques, des choses que j'aime bien. Je peux aussi faire des illustrations dans des genres variés, comme pour Batman, ou des jeux vidéo. De temps en temps, ça permet de faire des espèces de petites missions, des balades un peu touristiques. Ça me permet aussi de me dire : qu'est-ce que je pourrais faire sur ce genre dans cet univers-là ? Au bout d'un moment, on finit par se connaître et savoir qu'il y a des genres dans lesquels on se sent bien.

Ça t’aide en tant qu’auteur de bande dessinée de faire du jeu vidéo par exemple ?

 

Comme je joue beaucoup, les jeux vidéo m’ont apporté quelque chose que j'aime bien : c'est la capacité de réagir dans un univers et donc se projeter véritablement. C’est-à-dire qu’en dramaturgie on canalise, de manière à pouvoir dire des choses et pouvoir interagir sur les rapports interpersonnels de personnages. Là, c’est plutôt : je suis dedans, maintenant qu’est-ce que je fais ? Voilà mes problèmes, mes positionnements, mes armes, mes forces et mes faiblesses, mon enjeu. C'est génial. En fait, c'est du jeu de rôle, mais avec une action/réaction immédiate face à un univers. J'aime bien les FPS en mode ouvert, on peut les refaire dix fois de suite en ayant à chaque fois des itinéraires et des appréhensions différentes. Quand on joue à un FPS on arrive dans un environnement et on ne sait pas ce qu'on va trouver. Il y a la surprise de l'environnement et on sait qu'on peut prendre par le centre, par la gauche, par la droite, par les hauteurs, par les sous-sols. Il va se passer des choses très différentes. On joue sa survie en permanence.

 

Pour un scénariste, c'est génial. Ça oblige à imaginer l'incarnation du terrain le plus immédiat, le plus direct. Comment on va survivre à ce qui va se passer dans le prochain quart d'heure ? Souvent quand on est en scénario, on n'imagine pas les choses comme ça. On a des choses plus grandioses, plus grandes, plus vastes, avec des paramètres qui sont plus de l'ordre du conte, du thème. Alors que là c'est vraiment l’incarnation terrienne. Donc, oui, je pense que jouer peut donner des pistes intéressantes pour le scénario.

« Quelquefois, ça fait des choses formidables, quelque fois ça fait des choses moins parfaites. »

 

 

Sur Long John Silver tu as travaillé avec Xavier Dorison. J’imagine que travailler avec d’autres auteurs, d’autres scénaristes change ta façon à toi de dessiner ?

 

Oui, j'ai travaillé avec des scénaristes assez différents. Pas tant que ça, mais très différents. Que ce soit Xavier Dorison, Fabien Nury ou Wilfrid Lupano. Les trois n’ont rien à voir. Vous savez, on est très polymorphe, en fait. C'est-à-dire que quand on regarde des choses, quand on lit des choses, quand on regarde des choses, on est très différents. Quand on regarde Certains l'aiment chaud, Apocalypse Now ou encore Star Wars, on n'est pas complètement le même spectateur. On réagit avec des capteurs qui sont les mêmes mais on est orienté vers des choses différentes. C'est assez magique de voir comment un scénariste vous envoie des ondes qui sont spécialisées par rapport à un regard particulier. Vous n'êtes pas exactement le même quand vous faites un récit épique ou quand vous faites un récit de comédie. Vous faites appel à des qualités que vous avez appréciées en tant que spectateur. Donc, évidemment, l'input d'un scénariste est monumental. D'abord, il y a le savoir-faire, il y a le métier, il y a le thème, il y a ce qui lui tient à cœur. Et puis, il y a comment il a mis au point la cuisine par rapport au genre qu'il a choisi, je ne saurais pas forcément le faire. Il m'amène cette espèce d'expertise, et c'est merveilleux. N'importe qui vous le dira. Quand on est auteur, ou indépendant dans n'importe quel corps de métier, je pense que travailler avec quelqu'un qui connaît la musique, c'est-à-dire qu'il a été au-delà de votre niveau de réflexion pour résoudre les problèmes, c'est extrêmement exaltant. On sait qu'on est en train de travailler au-delà de ce qu'on aurait pu faire seul.

 

Travailler seul a un autre charme. On a un thème d'adhésion particulier, avec une volonté de le traiter à sa façon, mais on s'expose à ses forces et à ses limites. C’est le jeu. Quelquefois, ça fait des choses formidables, quelque fois ça fait des choses moins parfaites. Et puis surtout, ça enlève un facteur qui est agaçant. C'est le facteur d'échange. On est vite dans quelque chose qui est limitatif. On est face à soi-même, face à ses problèmes, on peut embêter des copains de temps en temps, mais globalement, le travail de création doit être fait seul. On est la clé de ces problèmes et de ces solutions.

Est-ce que tu as une petite liste des bandes dessinées qui t’ont inspiré ?

 

C’est très compliqué pour un auteur de dire ça parce qu'il y a les bandes dessinées qui m'ont donné des solutions. Je les lis par rapport aux solutions qu'elles m'apportent, par rapport à mon travail. C'est ça qui est terrible : je n'arrive plus à les regarder simplement comme quelqu'un qui va vivre une expérience. Je pense à Thorgal, je pense aussi du travail de Matthieu Bonhomme parce qu'il traite tout le genre avec des moyens qui sont absolument différents des miens. Il traite d’histoire que je pourrais également traiter, on est exactement dans le même type d’histoire. Je pense qu'on aime beaucoup de choses en commun et on a des armes qui sont totalement différentes. Quand je lis, j’oriente directement la réponse vers cette question : comment est-ce qu’il résout les problèmes que je me pose du matin au soir ? Et je n'arrive pas à me sortir de là, sauf effectivement quand je lis des séries qui n'ont absolument rien à voir avec mes terrains de jeu.

 

Je mène une bataille quand je fais un album. Comme je fais des albums tout le temps, je suis constamment en train d'essayer de trouver des solutions à des problèmes. Mais pour moi, une bande dessinée, je ne la vois pas comme un livre, je la vois comme quelqu’un qui a résolu des problèmes, parfois brillamment, parfois moins brillamment.

 

Quand je lis des bandes dessinées on peut dire que je bosse. Enfin je comprends profondément la personne qui a fait ça. J'en partage les échecs et les réussites avec un niveau d'empathie qui est celui, je pense, de beaucoup d'auteurs. On mène des batailles très particulières en fait. Des batailles que personne nous a demandé de mener, qui ne sont pas nécessaires et qui en même temps, existent parce que les gens les aiment et ont envie de les connaître. Ce qui est un échange très particulier.

« J'ai beaucoup de tendresse pour cette espèce d’aventure un peu folle. »

 

 

Entre auteurs on voit la générosité et l'énergie qui a été mise dans une bande dessinée. Je vois cette bataille un peu folle. Les auteurs vont sortir du jeu quelque part. Ils ne vont pas être dans une entreprise, ils ne vont pas être à travailler sur quelque chose de collectif. Ils vont se mettre tout seul. Ils vont se présenter, dire qu’ils savent faire que ça et qu’ils veulent mettre leur nom sur un livre en espérant que ça intéresse d’une manière ou d’une autre. Ça demande une espèce de saut dans l'inconnu absolument fou. J'ai beaucoup de tendresse pour cette espèce d’aventure un peu folle.


C’est pour ça que quand je dis que j’ai du mal à lire une bande dessinée pour ce qu'elle est c’est parce que je vois tout ça derrière. Je m'intéresse au choix. J'imagine ce qu'il aime ou ce qu'elle aime, ce qu'elle n'aime pas, ce qui l'intéresse, pourquoi il est là plutôt qu'ailleurs, ce qu'elle aurait fait ou est-ce qu’il aurait fait le même livre il y a dix ans et si elle l’aurait fait de la même façon. C'est passionnant. En revanche je n'arrive pas du tout à être neutre et vierge quand j'ouvre un livre. Ça m'est difficile.

 

En octobre tu étais avec nous lors de la diffusion de la version audio de ta bande dessinée Long John Silver à la librairie Momie de Lyon. Qu’est-ce que tu en as pensé et plus globalement, qu’est-ce que tu penses de ce type d’adaptation ?

 

J'aime beaucoup le format audio. Ce n’est vraiment pas quelque chose que je prends à la légère. Encore une fois, je reviens sur les principes des auteurs : on a tous envie de raconter des histoires. Moi, j'ai appris à lire et à écouter exactement au même moment, c'est-à-dire sur mon vieil électrophone, à mettre des disques de 45 tours que les adaptations de Tintin, de Jules Verne, de tous les classiques, de Robinson Crusoé, de Michel Strogoff. Quand on est enfant on joue, on fait ses Lego, on fait ses trucs et puis on met de la musique, on met des histoires et le son remplit la pièce et l'imaginaire se met à germer. Et pour moi, rien n'est aussi puissant que ça. Parce qu'en fait, on peut être dans son monde et à la fois c'est comme si un monde arrivait dans le vôtre. Ça fait une espèce de synthèse qui stimule l'imaginaire.

Je suis convaincu qu'une énorme partie de l'imaginaire que j'ai aujourd'hui vient des films que je me suis fait, par rapport aux histoires audio que j'ai entendu à l'époque : un jeu de dialogues, d'attente, de silences, de musique, d'atmosphère, de bruitages. L'esprit reconstitue tout ça en une machine extraordinaire pour reconstituer du réel sur des signaux extrêmement austères, en fait. L'audio a une puissance évocatrice du fait de la gestion du rythme et de la gestion musicale. Grâce à ça, on a quelque chose de très puissant en terme narratif.

 

Quand on parle on génère des attentes, on fait des accélérations, on pose des questions, on attend que l'imaginaire tourne chez la personne qui écoute. Et il faut également savoir écouter. C'est très important. L'oreille est très connectée et habituée à se créer des mondes d'après ce qu'elle entend. Je crois beaucoup au récit par l'écoute et je suis en plus persuadé d'une chose : il n'y a pas de compétition entre les médias. C'est-à-dire que ce soit quelque chose qu’on écoute ou quelque chose qu'on regarde l'esprit s'en fout, il reconstitue quelque chose. Si c'est bien fait dans les deux cas, il va reconstituer une réalité et ça va exister dans votre esprit. Simplement, quand on lit, on a un temps bloqué pour la lecture, mais quand on écoute, on a un temps qui est bloqué différemment pour l'audio. Qui est peut-être moins bloqué quelque part, mais qui peut stimuler de la même façon.

 

 

Écouter de la musique quand on fait une activité, qu'elle soit répétitive ou non, ça va vous mettre dans un état émotionnel particulier. Je prétends que pour l'histoire audio, c'est rigoureusement la même chose. Je pense qu'entre la variété de propositions faites par les auteurs de la BD -particulièrement en France, parce qu’on a vraiment une diversité gigantesque- il peut y avoir des possibilités d'habillage audio étonnants. En plus je trouve ça se complète très bien, ça ne se combat pas.

 

Il y a quelque chose de très important en scénario. On dit souvent que ce qui est important ce n’est pas ce qui est dit, mais la façon dont on le dit. En réalité on ne s'intéresse pas trop à l'histoire. L'histoire est importante, elle est le liant, mais c'est la façon dont l'histoire est racontée qui va créer la connexion définitive. On peut avoir une bonne histoire -et la faire de la bonne ou de la mauvaise manière- parce qu'on va savoir quoi en tirer pour la rendre finalement indispensable et connecter avec le public. Ça peut se faire encore une fois en bande dessinée. Ça peut se faire en roman, ça peut se faire en film, ça peut se faire en livre audio, ça peut se faire en audio pur. Ça n'a strictement aucune espèce d'importance si on trouve le bon ton, la bonne note et les bons moyens, la réalité va germer et ça va devenir quelque chose qui existe dans votre tête. 

« Le complément audio, l'indépendance et la puissance d'évocation audio fait qu’on a un objet à part entière. »

 

 

Moi, il y a des récits audio, par exemple les adaptations du Petit Prince ou le Tour du monde en 80 jours, quand je les écoute, je me rend compte qu’ils m'ont créé un univers intérieur réel dont je ne me suis jamais complètement débarrassé et qui ne sont qu'un foutu 33 tours que je retournais dans mon pick up. Mais la puissance d'évocation de ce truc, je le mets à équivalence d'un Trésor de Rackham le Rouge ou de l'Île mystérieuse de Jules Verne. Je ne sais même plus lequel j'ai lu, lequel j’ai entendu, lequel j’ai regardé. Ce sont juste des choses qui ont existé dans mon esprit et dans mon imaginaire, à hauteur d'équivalence. C'est là où je pense que c'est un format très légitime.

 

Tu peux nous dire un mot sur ton actualité ?

 

Je défends en ce moment les couleurs de mon dernier livre, qui est Raven, tome 2. Raven, c'est ma nouvelle série de pirates. C’est la thématique. J'attache beaucoup d'importance au thème. Avec Long John Silver on avait un thème avec Xavier qui était très fort, qui était la façon dont le combat pirate allait être repris par les femmes qui allaient s'affranchir des impératifs et des prisons de l'époque. Avec Raven je raconte un petit peu autre chose. C'est le prix de la liberté. Pourquoi j’ai pris les pirates ? Parce que quand on parle de la liberté, c'est le genre idéal. Je montre comment la rage de liberté coûte cher, le prix qu'elle peut avoir pour les gens, pour les individus, pour soi-même, la rudesse qu'il y a à se confronter, à confronter un rêve à une réalité et les ajustements qu'il y a pour essayer d'accorder le désir profond qu'on a et le choix qui paraissait pertinent vu de loin, mais qui ne l’ai peut-être pas tant que ça. Et moi, je raconte en trois albums comment ce personnage, Raven, est confronté, à cette pirate, Darksee, qui va être sa Némésis. Elle va très involontairement l'emmener à comprendre les raisons de ses échecs successifs et pourquoi il n'arrive à rien dans sa vie alors qu'il a tout pour. 

J’amène toute cette histoire où Darksee va réaliser pourquoi elle est malheureuse, pourquoi elle n’arrive pas à avoir ce qu’elle veut. Et pourquoi lui, malgré tout le bonheur du monde et le talent du monde n'arrive absolument rien non plus. Comment ils vont se rencontrer et essayer très involontairement, de résoudre leurs problèmes respectifs. Tout en se détestant cordialement.

Qu’est-ce que tu penses de la BD Audio Long John Silver ?


Comme je disais, j'ai un attachement particulier dans le pouvoir évocateur de l’audio. En écoutant cette adaptation j'ai eu deux confirmations qui ont été fortes pour moi. La première c'est qu'on peut suivre une histoire en audio pur. Ça ne pose strictement aucun problème. En fait, on est totalement habitués à le faire et ça marche. La qualité avec laquelle c'est fait, que ce soit sur les voix, la qualité d’acting, la qualité du rythme aussi, qui est un élément clé d'habillage sonore, de sound design, de musique, font qu'on est exactement dans le ton que Xavier et moi essayons de faire. On a une note qui raconte très, très bien cette histoire. Je suis assez persuadé que ça vous emmène. C’est qui récit qui vous emmène en dehors du quotidien et qui vous emmène exactement là où on a essayé d'aller avec la bande dessinée.

Le complément audio, l'indépendance et la puissance d'évocation audio fait qu’on a un objet à part entière qui raconte exactement la même histoire, mais différemment, et en donnant des signaux, forcément, qu'on n'a pas pu donner avec la bande dessinée. Je trouve que c’est un réel atout. Ce n'est pas un produit complémentaire, c'est quelque chose qui a son autonomie, qui existe en parallèle et qui raconte l'histoire différemment.

La seconde chose qui m’a vachement plu, c'est que ça dure. Ce n'est pas quelque chose qui se réduit en un quart d'heure. C'est un univers dans lequel on entre pendant plusieurs heures, et on s'aperçoit avec Xavier qu'on a créé une véritable épopée, dans laquelle on peut aller pendant des heures et des heures. Et encore une fois, l'accompagnement sonore a quelque chose d'une puissance absolument folle.

 

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