BENJAMIN : Bonjour Marie, nous sommes heureux de t'accueillir aujourd'hui pour parler de ta bande dessinée Divine, parue en 2020 chez Futuropolis, qui est une biographie de la vie de Sarah Bernhardt. En terminant la lecture de ce très bel album, j'ai eu envie d'aller voir la définition d'un mot que j'aime beaucoup : fascination. J'ai donc fait ma petite recherche sur mon dictionnaire numérique. Fascination : nom féminin, action de fasciner. Bon, j'avoue que je n'étais pas très avancé. J'ai donc cherché le mot "fasciner". Fasciner : verbe transitif, qui signifie maîtriser, immobiliser par la seule puissance du regard. Et si ce mot m'est venu, c'est qu'en lisant ton album, je me suis demandé si celle que l'on surnommait La voix d'or, La Divine ou encore L'impératrice du théâtre n'avait pas réussi à te fasciner presque un siècle après sa mort.

 

Et finalement, est ce que ça ne serait pas ça, être un(e) grand(e) artiste : réussir à nous fasciner quelles que soient les époques ? Il y a là une part de mystère sur laquelle j'aimerais qu'on essaye de lever un peu le voile. En quoi Marie Avril cette femme d'un autre siècle a-t-elle réussie, a-t-elle raisonnée avec l'artiste que tu es en 2021 ? Est-ce qu'il est vrai que Sarah Bernhardt te fascine ?

 

 

MARIE AVRIL : Oui, c'est vrai. On la connaît avant tout en tant qu'artiste comédienne, mais qelle a fait tellement de choses à côté, elle s'est impliquée dans plein de causes pour son pays. Elle s'est positionnée très tôt contre la peine de mort. Elle a fait fermer le Théâtre de l'Odéon à Paris, pour en faire une ambulance militaire pour soigner les soldats, quel que soit leur camp. Elle a été l'une des premières à tester plein de choses : monter dans une montgolfière, par exemple. La première à se travestir pour jouer des rôles d'hommes, à faire une tournée à l'international, à jouer devant des centaines de cowboys sous une tente aux Amériques. Bref, elle a fait énormément de choses dans une période qui était vraiment en mouvement et en plein progrès. Donc, forcément, oui, ça m'a fasciné.

Flore nous dresse le portrait Traboule de notre invité.

 

Imaginons que Marie Avril nous ait donné rendez-vous à Chambéry, à la sortie de l’école d’arts appliqué l’ENAAI où elle encadre des étudiants dans la réalisation de leur projet de fin d’année. Elle nous propose de profiter de cette escapade hors de Lyon pour aller marcher dans la nature : on frissonne, on ressert le col de notre manteau, mais on obtempère en se souvenant de l'atmosphère magique qui se dégage des planches qu’elle a dessiné dans “Divine, vie(s) de Sarah Bernhardt”. Ce biopic scénarisé par Eddy Simon, débute en effet le 5 janvier 1871, il y a très précisément 151 ans, alors que la guerre contre la Prusse faisait rage et que la grande actrice Sarah Bernhardt dirigeait une ambulance militaire – baptisée ambulance de l’Odéon – pour venir en aide aux blessés qui tombaient comme des mouches sur les champs de bataille ensevelis sous la neige. 

Pendant que nous continuons notre promenade à nous, également sous la neige, Marie nous montre sa “pochade box”. Il s’agit d’une ancienne boîte de thé qu’elle a reconfiguré afin de pouvoir à la fois transporter ses tubes de gouache et ses pinceaux, et pour pouvoir s’en servir de support, créant ainsi un mini chevalet-palette qui permet de fixer ses feuilles à dessin et d’étaler ses couleurs. Cet objet singulier (dont vous trouverez des photos sur son compte instagram), reflète les multiples passions artistiques de Marie qui aime aussi bien jouer de la tablette graphique que du carnet de croquis, faire des tableaux et des affiches, confectionner des objets artisanaux ou encore réaliser des jeux de tarot.

“On me demande souvent mes influences”, nous dit-elle. Pour y répondre elle nous énumère pêle-mêle les références que l’on trouve dans son atelier : “Un bouquet du jardin, l’ésothérisme, l’art nouveau et les pré-Raphaelistes, la mort, la poésie, le corps et ses paysages intérieurs, l’odeur de l’encens et du feu, la psychologie, les symboles, le noir, les études occultes, la vie végétale, les époques passées et l’artisanat…” Et il est vrai qu’en observant ses illustrations de végétaux, de natures mortes et vanités, de cristaux et de planètes, je me dis que les créations de Marie semblent raisonner entre elles avec une aura magique. Aussi j’aimerais te demander, chère Marie, si tu considères que l’art est une forme d’invocation et s’il y a dans ta pratique artistique une forme de rituelle ?

MARIE AVRIL : Oui, le dessin et l'art en images permet de s'exprimer de plein de façons différentes. Effectivement, je l'utilise beaucoup comme exutoire, pour libérer des choses à l'intérieur de moi, pour quelque part, évoquer aussi des envies. Ça va surtout être un travail dans l'expressivité. Ça va dépendre du matériel, de la peinture et du support que je vais choisir. Mais effectivement, il y a un lien qui est assez magique quand on part d'un support vierge et qu'on arrive à quelque chose qui est représenté dessus. Toute cette période, entre le moment où il est vierge et le moment où il y a une image, il se passe des choses vraiment fabuleuses en termes de connexions, de magie.

 

BENJAMIN : Flore, tu parlais de résonances. Ce n'était peut-être pas le mot fascination que j'aurais dû aller voir, mais le mot résonance. Tu as un dessin qui vibre, qui résonne auprès du lecteur. Est-ce que c'est parce que les histoires que tu racontes, tu as besoin qu'elles résonnent en toi pour pouvoir les coucher sur le papier ?

« Je suis vite incarnée dans les histoire et dans les personnages »

 

 

MARIE AVRIL : Alors oui, effectivement. C'est pour ça que la bande dessinée, en tout cas, c'est un travail qui est très épuisant pour moi parce que je suis vite incarnée dans cette histoire et dans les personnages. C'est surtout vrai pour mon premier album : Confidences à Allah. Il y a une histoire très dure. C'est assez difficile de vivre pendant deux ans et demi et de faire vivre Jbara, l'héroïne. Il y a un lien très fort qui se créer. Évidemment que j'ai besoin de ressentir ce qui, à mon avis, elles ressentent aussi dans l'histoire. C'est comme un jeu. Comme on prépare un jeu d'acteurs ou d'actrices, de comédien(ne)s, c'est qu'on doit se mettre dans la peau du personnage et vivre ce qu'il ou elle a vécu. C'est vraiment très fort, ce lien-là.

 

FLORE : Est-ce que tu peux nous redire en quelques mots, l'histoire de Confidences à Allah ?

MARIE AVRIL : C'est une adaptation d'un roman de Saphia Azzeddine sorti en 2009 je crois. Eddy Simon m'a proposé de l'adapter en bande dessinée :lui au scénario, moi au dessin. C'est un récit coup de poing, comme on l'appelle. C'est l'histoire de Jbara, elle a à peu près seize ans, elle vit dans les montagnes du Maghreb. Elle ne va pas à l'école. Elle ne sait pas lire, pas écrire. Elle a que ses brebis avec elle, dont elle s'occupe. Elle vit dans la misère et dans le trou du cul du monde, comme elle le dit. Et tout le long de son histoire, elle s'adresse à son Dieu qui est Allah, mais qui pourrait être n'importe quel autre Dieu ou autre entité qui l'accompagne. Elle s'adresse à lui en disant : là j'aimerais bien qu'il se passe quelque chose dans ma vie, c'est plus possible de continuer comme ça.

Il y a donc un élément déclencheur qui fait qu'elle va partir de chez elle. Elle va être chassée de chez elle. On va la suivre pendant une dizaine d'années et on va découvrir une jeune fille qui va tenter de s'émanciper dans un contexte où le poids de la religion et du patriarcat sont très forts et très pesants pour elle. Elle est seule, et il n'y a que ce confident, qui comme son ami imaginaire, comme son médicament qui lui permet d'aller mieux.

Ce n'est pas une histoire qui parle de religion, mais c'est plus une histoire qui parle de foi comme épanouissement personnel.

« Elle a fait tellement de choses dans sa vie ! »

 

 

BENJAMIN : J'aimerais qu'on revienne sur ce que tu disais un petit peu avant. Tu disais donc que tu avais besoin de t'identifier à un personnage. Autant dans les Confidences à Allah je pense pouvoir comprendre les liens que tu peux faire entre toi et le personnage. Autant pour Sarah Bernhardt j'ai vraiment eu l'impression que tu étais fascinée par ce personnage. Comment tu as fait pour t'identifier à cette femme qui n'a plus grand chose à voir avec une jeune femme d'aujourd'hui ? Peut-être que je me trompe. Ou alors justement, qu'elle a tout à voir avec les femmes actuelles.

 

MARIE AVRIL : Comment je me suis reliée à elle ? C'est plutôt l'angle qu'on a choisi de prendre avec Eddy. Quand on fait une biographie, on pourrait raconter tout et n'importe quoi. Ça pourrait être bêtement documentaire et un peu chiant. Il faut donc choisir un angle. Il y en a plein qui sont possibles. Elle a fait tellement de choses dans sa vie. Il y avait le choix et quelque part, on a choisi de dire : elle, on la connaît en tant que comédienne, elle a marqué son époque et bien comment elle était en dehors de la scène ? C'est cet angle qu'on voulait montrer.

Là où je peux faire le parallèle, c'est que moi je suis artiste illustratrice de bande dessinée. Qu'est-ce que je fais à côté ? Qu'est-ce que j'ai à raconter à côté ? Je ne suis pas seulement exécutante, je ne fais uniquement des livres. Qu'est-ce que je peux utiliser dans mes savoir-faire et dans mes compétences pour m'aider à avancer dans ce monde-là ? Par exemple collaborer avec des associations, faire des actions solidaires, travailler en lien avec la musique. Je pense que j'ai peut-être vu le parallèle de nos deux vies de cette façon.

 

C'est-à-dire qu'on n'est pas juste là pour pratiquer notre art. Finalement, on trouve l'inspiration partout autour de nous, en dehors de la scène ou en dehors des planches. Je pense que c'est ça qui m'a reliée à elle.

 

FLORE : Par rapport la dimension sociale, au don de son temps à s'occuper des autres, j'aimerais parler de quelque chose que tu as créé au mois de décembre dernier : un calendrier de l'Avent solidaire. Est-ce que tu peux expliquer le lien entre tes dessins et l'association dont tu fais partie, qui s'appelle L'ouvre porte et qui est basée à Lyon ?

MARIE AVRIL : J'ai toujours été très sensible à l'idée que des gens n'ont pas de toit pour dormir, qui vivent dans la rue, qui dorment dans la rue. J'avoue que quand le froid arrive, que je rentre chez moi et j'appuie sur un bouton et que j'ai de la lumière, de l'eau chaude et bien je ne peux pas m'empêcher de penser à ceux et celles qui sont dehors. La cause m'a toujours touchée. Je pense que ma maman a bien fait son travail de transmission de valeurs de ce côté-là. L'année dernière, il y a eu la goutte d'eau qui a fait déborder le vase quand la préfecture de Paris a fait démanteler le campement provisoire de deux personnes migrantes sur la place de la République à Paris. On avait appelé ça la nuit de la honte. Je me suis dit : ce n'est pas possible. J'ai été très en colère. Cette colère-là, il fallait que je la transforme en énergie parce que je ne pouvais pas rester en colère comme ça. Cette énergie je l'ai mise dans mes dessins et dans du temps pour aider ces gens-là. J'ai donc cherché une association locale pour avoir quelqu'un en direct. 

 

J'ai donc rencontré Renaud de L'ouvre porte et j'ai aussi choisi le principe du calendrier de l'Avent. Je voulais qu'on revienne à des consommations un peu plus conscientes. J'en peux plus de voir ces calendriers de l'Avent avec des fameux petits chocolats dedans. Il y a cet aspect : revenir un tout petit peu à l'idée de "l'avant Noël."

 

Qu'est-ce que c'est, Noël? C'est du partage, de la solidarité. C'est se retrouver. C'est faire une petite parenthèse dans notre année où on est un peu plus tournés vers les autres aussi. J'avais un dessin qui sortait tous les jours, qui était mis en ligne, que je vendais et des originaux, pas de reproduction. 50% des bénéfices ont été reversés à l'association L'ouvre porte pour permettre de financer ce qu'ils appellent les nuits suspendues. Ce sont des nuits dans des auberges de jeunesse qui sont payées aux personnes qui en ont besoin.

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